Le jeune et le cinquantenaire
Les centimètres sont dans la têteIl s'appelait Laurent. Cinquante-trois ans, barbe poivre et sel soigneusement taillée, épaules larges encore musclées, un ventre un peu proéminent qu'il assumait sans complexe. Il n'était pas le genre d'homme que l'on regarde en premier dans un bar gay trop bruyant. Mais dès qu'il ouvrait la bouche, quelque chose changeait.Théo, trente-deux ans, l'avait remarqué un soir d'automne dans une librairie du Marais. Laurent feuilletait un vieux recueil de poésie grecque. Théo, qui se croyait attiré par les corps lisses et les visages sans rides, s'était arrêté net. Il y avait dans la façon dont cet homme tournait les pages, dans le calme de ses gestes, quelque chose de terriblement sexuel.Ils avaient parlé. D'abord de littérature. Puis de la beauté des statues antiques, de ces corps masculins représentés avec des sexes modestes, comme si la vraie puissance se trouvait ailleurs. Laurent avait souri :— Les centimètres sont dans la tête, mon garçon. Et dans le regard de celui qui désire.Ce soir-là, Théo l'avait suivi jusque chez lui. L'appartement sentait le bois et le café. Laurent avait allumé une seule lampe. Il s'était déshabillé sans précipitation, révélant un corps qui avait vécu : poitrine velue, ventre rond, cuisses solides. Théo s'était agenouillé devant lui, le coeur battant. Ce n'était pas seulement le sexe qu'il désirait. C'était l'homme entier. La voix grave qui murmurait des vers pendant qu'il le caressait. Les mains larges qui lui tenaient la nuque. L'odeur de peau mûre et de savon.Quand Laurent l'avait pris, lentement, profondément, Théo avait fermé les yeux. Il se sentait petit, désiré, protégé. « Fiston », avait soufflé Laurent contre son oreille, et le mot avait fait basculer quelque chose en lui. Il n'était plus seulement un amant. Il était le jeune homme que l'on choisissait, que l'on possédait avec tendresse et autorité.Ils avaient fait l'amour longtemps. Laurent savait prendre son temps. Il savait aussi parler. Entre deux baisers, il racontait des histoires, des souvenirs, des pensées. Théo écoutait, excité autant par les mots que par le corps qui le pénétrait.Au petit matin, allongés l'un contre l'autre, Laurent avait passé une main dans les cheveux de Théo.— Tu vois… Après quarante ans, on nous regarde moins. On nous écarte parfois. Mais nous aussi, on a une libido. On a besoin d'être touchés. Et parfois, on rencontre un garçon qui comprend que le désir n'a pas d'âge.Théo avait posé la tête sur le torse velu de Laurent et avait souri.— Moi, j'ai toujours été attiré par les hommes comme toi. Les vrais. Les papas. Les jeunes papis. Même les ventrus. Même les imberbes. Surtout ceux qui ont quelque chose dans la tête.Laurent avait ri doucement, un rire grave qui avait fait vibrer sa poitrine.— Alors reste un peu, fiston. On a encore beaucoup de choses à se dire… et à faire.Dehors, la ville s'éveillait. À l'intérieur, deux hommes — l'un mûr, l'autre plus jeune — continuaient de se découvrir. Sans chiffres. Sans limites. Juste le désir, la culture, et la chaleur d'un corps qui savait aimer.