(suite) Chapitre 1 - Kévin
La porte s'ouvrit sur Kévin, debout dans l'embrasure, le visage éclairé par un sourire crispé. Son regard balaya la pièce avec prudence, passant par Thomas avant de s'arrêter sur elle. Ils se découvraient tous les trois pour la première fois en chair et en os, après plusieurs semaines d'échanges virtuels. Kévin lui fit la bise, provoquant un frisson inattendu sur ses joues. Quant à Thomas, il lui tendit une main franche. À peine avait-il franchi le seuil, Kévin modifiait déjà l'ambiance : son arrivée apportait une vibration nouvelle, celle d'une présence jeune et timide qui ne laissa pas Émilie indifférente.
— Bienvenue Kévin ! lança Thomas avec décontraction.
Son sourire franc visait à briser la glace et à rassurer leur invité, mais Émilie sentit que la tentative de son mari manquait un peu de naturel.
— Tu as bien roulé ? Pas trop galère pour trouver la maison ? demanda-t-il.
Kévin répondit par un rire nerveux, ses épaules se détendant à peine.
— Non, parfait, vos indications étaient très claires. Et la route jusqu'ici est superbe, même de nuit.
Il avait été franc lors de leurs discussions à travers les écrans : ces rencontres ne lui étaient pas familières, et son attitude réservée le confirmait. C'était même l'une des toutes premières pour lui. Émilie et Thomas avaient anticipé sa gêne. Sous l'impulsion d'Émilie, ils avaient choisi de le recevoir seul, bien avant l'arrivée des autres, pour que ce premier contact se fasse dans un cercle restreint, plus doux et propice à dissiper sa timidité.
À l'invitation de ses hôtes, il s'installa sur le canapé, son regard continuant de voguer d'Émilie à Thomas.
Malgré l'étau qui lui serrait le ventre, Émilie restait déterminée à l'accueillir avec une entière sincérité. Elle reprit :
— On est vraiment contents que tu aies pu venir. On avait hâte de te rencontrer pour de vrai, après tous ces messages. On était impatients de mieux te connaître, et on t'a déjà trouvé très sympa sur WhatsApp.
Elle chercha Thomas du regard.
— Moi aussi, répondit Kévin, tandis que sa voix devenait plus posée. J'ai vraiment aimé nos échanges sur le groupe. Vous avez l'air ouverts et compréhensifs et ça a beaucoup joué pour me décider... Et Thomas a une sacrée collection de bières, à ce qu'il paraît !
Thomas sourit. Toujours prêt à saisir la moindre occasion pour détendre l'atmosphère, il s'approcha avec trois verres qu'il avait préparés et les déposa sur la table basse.
— Effectivement ! Spécialement pour ce soir, j'ai sorti des pépites, les meilleures bières du monde, et bien sûr, brassées dans l'Isère ! Et Émilie a préparé des amuse-bouche qui devraient plaire à tout le monde.
Émilie ne put que baisser les yeux, où passa une lueur de malice. Elle tenta de ne rien laisser paraître en absorbant le double sens. Kévin, lui, serra les genoux, visiblement déstabilisé par cette évocation culinaire dont son interprétation semblait résonner avec la sienne.
Face à cette réaction et à l'effet de ses mots, Thomas rectifia aussitôt :
— Heu, pour l'instant je ne parle que de toasts, bien sûr…
Cette petite pirouette fit son effet et détendit aussitôt l'atmosphère, autant qu'elle fit rougir ses deux auditeurs. Thomas tendit un verre à Kévin, un autre à Émilie, puis se saisit du sien.
— On a compris que tu étais du coin, continua Émilie en cherchant son regard, portée par une curiosité qu'elle ne cherchait pas à masquer. Tu as mis longtemps à venir ? Tu connais bien la région ? Et autrement, tu as des passions ?
Émilie s'amusa intérieurement de la tournure de ses propres questions. « Tu as mis longtemps à venir ? », pourquoi avait-elle dit cela ? Envahie par une forme d'euphorie, son esprit voyait des doubles sens partout. Elle se ressaisit aussitôt pour se reconnecter à la conversation.
Pour elle comme pour Thomas, ces premiers échanges étaient cruciaux et déterminants : sans un minimum de connexion, rien d'authentique n'était possible. C'était d'ailleurs ainsi qu'ils avaient tissé des liens solides avec certains de leurs partenaires. Devenues de véritables amitiés, elles étaient d'autant plus fortes qu'elles étaient nées d'une intimité charnelle : paradoxalement, sans le sexe à l'origine de ces rencontres, ces amitiés n'auraient sans doute jamais vu le jour.
— Non, je n'ai pas mis trop longtemps pour venir, environ quarante-cinq minutes, à peine. Et oui, je connais bien la région, j'y suis né, répondit Kévin.
Il s'arrêta sur Émilie. Elle sentit son regard glisser sur son gilet, qui laissait deviner ses courbes et la dentelle noire en-dessous, peut-être plus qu'elle ne l'aurait voulu. Il continua :
— J'adore les balades en nature, les randonnées… J'aime bien découvrir…
Émilie se demandait si lui aussi jouait sur les sous-entendus, ou si sa réponse était aussi innocente qu'elle paraissait. Un frisson la parcourut. Thomas, qui semblait avoir tout perçu, ajouta avec un sourire malicieux :
— Émilie…
Il rectifia aussitôt :
— Pardon, Émilie et moi, on est aussi de grands amateurs de découvertes, surtout quand elles sont plus… comment dire… moins superficielles, voire sans doute plus complètes, et souvent moins conventionnelles.
Sa main vint se poser sur le bas du dos d'Émilie, dans un geste tendre et possessif. Émilie serra les lèvres pour contenir un sourire qui finit par se dessiner et, sans se dérober, elle enchaîna :
— Oui, disons que, si je suis bien entourée, j'arrive à m'aventurer plus loin quand je...
Elle n'insista pas davantage et changea de sujet :
— Et à part les randonnées, qu'est-ce qui te passionne ?
S'attardant sur lui, elle cherchait le moindre signe, même subtil ou caché, à interpréter. Kévin répondit d'un ton plus assuré :
— Le sport, beaucoup, la musique, l'art, les rencontres… tout ce qui fait battre le coeur plus vite, vivre des expériences fortes. J'aime les connexions profondes, qu'elles soient amicales ou plus intimes. J'aime l'idée que ces connexions ne restent pas figées mais… qu'elles évoluent.
Il laissa la phrase en suspens, s'ancrant tour à tour à Émilie puis à Thomas. Émilie aurait bien sûr préféré qu'il développe toute sa réponse, mais elle enchaîna, curieuse d'une information précise :
— Oui, ça se voit que tu fais du sport. C'est quoi ton sport ?
Avec un sourire presque réservé, il lui répondit :
— Du rugby, depuis toujours. Dans cette région, c'est presque une religion. Si on n'y joue pas, on passe pour un extraterrestre. Mais moi, ça me va… j'adore ça. Je suis presque normal finalement, à part deux ou trois trucs…
Ses mots en restèrent là. Il avait fini sa phrase avec une pointe de gêne, comme s'il était soudain conscient des clichés liés à son sport. Sa dernière remarque pouvait sembler anodine, mais Émilie et Thomas savaient qu'elle était lourde de sens. Elle était chargée de toute l'émotion des confidences qu'il avait faites sur leur groupe WhatsApp, le genre de confessions dont on mesure le poids dans un milieu aussi testostéroné que le rugby. Dans le calme du salon, Kévin venait de laisser filtrer une première brèche de sincérité. Mais ni Émilie ni Thomas ne rebondirent sur cette confirmation sous-entendue.
Elle l'observait. Cette vision la transporta bien au-delà des limites du canapé. Il ne lui en fallait pas plus pour déshabiller Kévin, pièce par pièce, et elle en avait un peu honte. Un mètre quatre-vingt-cinq à vue de nez… Son cerveau l'imaginait très bien en plein effort sur la pelouse d'un stade, avec ses épaules larges, ses muscles saillants et ses cuisses massives maculées de boue.
Et plus elle le découvrait, plus elle se heurtait à l'autre versant de sa personnalité : cette sensibilité qu'il laissait transparaître. Loin de réduire son attrait, elle ne faisait que l'accentuer. Les préférences de Kévin, qu'il avait lui-même qualifiées à demi-mots sur leur groupe WhatsApp de « ni limitées, ni définies », lui importaient peu : Émilie espérait surtout qu'elles pourraient croiser les siennes. Et elle pressentait que c'était bien parti.
Du coin de l'oeil, elle voyait bien que Thomas appréciait l'échange. Il observait Kévin avec une attention bienveillante qu'elle connaissait, visiblement séduit par cette authenticité qu'il appréciait tant. Elle sentait son mari conscient qu'il ne lui en fallait pas beaucoup plus pour être conquise, et savourant elle de son côté cette tension perceptible qui montait doucement entre eux trois.
Mais pour la première fois depuis qu'ils avaient décidé d'ouvrir leur couple, Émilie remarqua une nuance différente : Kévin ne se focalisait pas uniquement sur elle. Dans ses confidences comme dans sa posture, il laissait deviner une attention tout aussi marquée vers Thomas. Ce n'était peut-être qu'une intuition de sa part, une impression nourrie par les rares aveux de Kévin sur leur groupe, mais l'attitude du jeune homme était intrigante. Thomas devait l'avoir remarqué lui aussi, le contraire aurait été étonnant. Mais elle ne décela aucune gêne chez son mari : il lui sembla presque sur le moment que c'était l'inverse et qu'il paraissait apprécier cette nouveauté qui aurait pu le déstabiliser.
Son coeur avait rebondi sans prévenir. Son esprit avait déjà conduit son mari ici, et de plus en plus fréquemment depuis un certain temps, dans le secret de ses pensées solitaires. Mais ce soir, le déclencheur était en face d'elle, ces attentions furtives un peu trop longues qu'elle pensait apercevoir, et qui avaient activé son imagination sans prévenir. Elle priait pour que cela ne soit pas visible, mais ce n'était pas pour lui déplaire. Et elle se surprit à rêver que pour Thomas aussi.
La soirée n'en était qu'à ses balbutiements, mais déjà l'air se chargeait de tension. Les non-dits glissaient entre les phrases, s'attardaient dans les silences et dans les regards qui duraient une fraction de seconde de trop. Les désirs encore timides s'inscrivaient dans le langage des corps, ces corps qui ne savaient pas mentir, et les promesses que plus personne ne pouvait ignorer.
Thomas prit une gorgée de sa bière, puis posa son verre.
— Nous aussi, on aime les connexions qui font bouger les lignes. C'est pour ça qu'on aime partager des moments… uniques, hors du temps. Comme suspendus. C'est le but, en fait.
Les yeux de Kévin brillèrent immédiatement. Un sourire subtil se dessina sur ses lèvres.
— Je crois que je comprends très bien ce que tu veux dire. Et ça me parle beaucoup.
Émilie observait. La confirmation était là, dans ce simple échange, dans la chaleur qui s'installait entre eux trois. Ils se plaisaient déjà et cela se ressentait. La nature de la soirée se révélait, sans un mot trop direct. Tout était là, dans ce silence plus fort que mille phrases : l'évidence du désir.
L'atmosphère devenait plus lourde, plus sensuelle, chargée de promesses discrètes. Son corps s'éveillait et Émilie espérait que son trouble n'était pas trop flagrant. Le physique de Kévin était un atout indéniable et elle était loin d'être déçue. Il était grand, athlétique, avec un regard bleu perçant qui tranchait avec ses cheveux blonds et courts. Sa barbe de quelques jours et les tatouages qui dépassaient de ses manches lui apportaient cette touche de rébellion qu'elle aimait, tout en conservant une vraie élégance : la combinaison parfaite à ses yeux.
Elle devinait que Thomas, qui la connaissait par coeur, captait déjà ces signaux invisibles pour les autres. Elle ne pouvait lui cacher qu'elle avait déjà succombé au charme de leur invité.
Soudain, le téléphone de Thomas vibra. Un nouveau message sur leur groupe WhatsApp. C'était Martin : « On approche ! On sera là dans quinze minutes d'après Waze ! » Juste en dessous, Julien avait ajouté : « Hâte de vous retrouver. Le voyage a été long avec Martin, je ne le supporte déjà plus ! Kévin est arrivé ? On est impatients de le rencontrer aussi, ce petit nouveau. À toute ! ». Les messages étaient ponctués d'émojis absurdes : grimaces, langues tirées, clins d'oeil.
Émilie sourit.
— On dirait que la soirée va bientôt s'animer…
Kévin consulta son téléphone, qui venait de vibrer aussi, un sourire incertain sur ses lèvres.
— Oui… la suite du programme. J'ai hâte de rencontrer tout le monde !
Il pétillait d'une nouvelle curiosité, celle de la découverte des autres participants et de la dynamique à venir. Pourtant son intonation trahissait son stress. Émilie l'avait perçu et tenta de le rassurer. De sa voix qu'elle voulut aussi douce que possible, elle lui confia :
— Ne t'inquiète pas, ça devrait aller, ils sont adorables et rigolos. Et crois-moi, on a tous le trac autant que toi.
Kévin se détendit, un peu.